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Toujours bloquées ... ce ne sont plus les trains, mais à nouveau les routes, les bus ne partent pas, rien ne va plus, il faut croire que La Paz s'acharne à vouloir nous retenir encore un peu, à prolonger notre séjour en Bolivie. Comme s'il y avait encore quelque chose de bien particulier à y faire (autre que de l'escalade vous m'aurez comprise). On s'est d'ailleurs posé la question, un soir de fatigue : "Pourquoi est-on encore là ?" Oui, on ressent toujours ce besoin curieux de donner une raison d'être à tout ce qui nous arrive. On a encore un peu de mal à "lâcher prise" à ce niveau-là, mais on y travaille. On progresse vers la sagesse un peu plus chaque jour. Comme des petits moines. Nasta en a d'ailleurs presque la coupe . Bref.
Contre toutes attentes c'est à l'escalade, le weekend dernier (pour ceux qui croient qu'on ne passe plus notre temps qu'à ça), qu'on a rencontré Yannick, un toulousain, qui travaille dans une ONG del Alto depuis 2 ans. Curieusement, on l'avait déjà croisé la première fois, au début du voyage, mais il ne nous avait pas adressé la parole, à peine regardé, on s'était même demandé s'il n'avait pas un problème avec les français (on découvrira un peu plus tard qu'on ne s'était pas trompées) Certains étrangers sont comme ça, à renier quelques temps leurs origines pour mieux se fondre dans le pays ... nous on est françaises, ça se voit à 300 km à la ronde, et on en est presque fières . Toujours est-il que cette fois-là, le Yannick est venu nous parler beaucoup plus ouvertement, avec l'accent chantant que l'on connaît, et nous a appris qu'il travaillait et vivait a El Alto (cf fiche pays), c'est à dire sur les hauteurs de La Paz, tout ce qui est en surface plane. Il faut savoir que El Alto est une ville à part entière, bien distincte de La Paz, qui se trouve dans la cuvette montagneuse. Ce sont 2 mondes juxtaposés. El Alto s'étale sur des kilomètres et des kilomètres, des "maisons" (cubes de briques) se construisent chaque jour en périphérie et font de cette ville un chantier perpétuel. La population augmente de 6% par an, c'est dire. C'est d'ailleurs très différent de La Paz. Beaucoup plus sauvage, beaucoup plus pauvre, beaucoup plus spacieux (les rues sont larges, les habitations petites et trapues, on rencontre peu voir pas de trottoirs...) et surtout beaucoup plus dangereux pour 2 touristes comme nous. Mais aux dires de Matias, c'est sans doutes le lieu le plus représentatif de ce qu'est la Bolivie. Jusqu'alors, on n'avait fait qu'y passer, en voiture, sans jamais faire de halte, comme des petites gringos en sécurité derrière leur vitre blindée, à regarder avec curiosité l'étrange grouillement qui se fait au dehors. C'était sans compter cette rencontre. Car en réalité, dès notre arrivée en Juin, on avait bien entendu parler d'un théâtre qui se faisait là-haut, le Teatro Trono, mais sans jamais réussir à soutirer un nom, un numéro ou une adresse mail. Dès le début, la nana de l'Alliance française nous avait suggéré de nous mettre en relation avec eux, nous assurant qu'il serait interessant de voir leur travail avec les enfants del Alto, mais n'ayant pas de nom à nous donner. Durant toute notre investigation, on avait systématiquement interrogé chaque comédien, tous connaissaient, mais aucun n'avait de contact. Curieux. Clivages culturels à nouveau. On se connaît, on se tolère, mais on ne se mélange pas. Et là, alors qu'on a le sentiment d'avoir fait le tour de ce qui se fait en matière de théâtre à La Paz, on tombe sur ce gars, qui nous apprend qu'il habite à 2 pas du Teatro Trono. Il nous donne un contact dès le lendemain, un français (décidément) qui travaille au sein de l'association, David Sorin. On l'appelle en suivant, impatientes de découvrir El Alto, sa vie artistique et culturelle, et le Teatro Trono. David nous répond, il rit franchement en entendant mon accent (Caro), "Française, hein ?" Moi, cramoisie : "heuu, oui-i ..." Il ne m'en tient pas rigueur (merci David) et nous propose un RV le lendemain matin à 2 pas de chez nous, Plaza Estudiante, devant l'office de tourisme. On prendra tous les 3 un trufi (sorte de taxi-bus avec une trajectoire précise) direction El Alto.
Mercredi matin donc, levé 7h30, pas très fraîches, la trace de l'oreiller encore bien visible sur la joue, les cheveux en pétard, et un petit-déj' avalé à la hâte. Plaza Estudiante, David est déjà là. Nasta a revêtu sa Funky Jacket (il fait froid sur Les Altos), ce qui lui permet de nous reconnaître directement, parmi tous les passants. Il a l'oeil qui frise en nous saluant. On doit avoir une drôle d'allure. On grimpe dans un trufi à quelques mêtres de là. Durant le trajet, il nous explique le fonctionnement du Teatro Trono, son travail à lui au sein de l'association en tant qu'intervenant ponctuel pour le gouvernement canadien (on n'en saura pas plus), les clivages entre le théâtre de La Paz et celui del Alto, son envie profonde de lutter contre tout ça et de réunir ces 2 mondes. Arrivés à El Alto, en bordure de l'immense cuvette montagneuse, on rejoint en quelques minutes la calle de la Cultura où se trouve le Teatro Trono, à 2 pas de là. On découvre une façade colorée, faite uniquement de matériaux récupérés. On entre par la petite porte.
On a tout d'abord RV avec le fondateur du Teatro, Ivan Nogales, qui vit tout en haut de l'immeuble dans un appartement parfaitement incroyable, sorte de caverne d'Ali Baba, remplie d'objets de toutes sortes, récupérés ça et là au fur et à mesure de son installation; une vieille valise accrochée sur le mur qui fait office de porte-CD, des lampes qui pendent partout, des coussins, des cadres, des tapis, des masques, des sacs, bref, tout ce qu'on peut trouver dans une maison, mais multiplié par 3.
Il a fondé cet "empire" il y 19 ans de ça, alors que la calle de La Cultura n'était qu'une vaste décharge à ordures. Tout l'immeuble est fait de briques et de broques, de matériaux de récup' amenés par les uns les autres. Il en est très fier. Parti de rien comme la plupart de ces "pionniers théâtraux", il règne à présent sur tout ce petit monde du haut de son belvédère. Voir la fiche artiste, bientôt sur www.voyageauboutdutheatre.blogspot.com.
Nous retrouvons David après l'interview, qui insiste pour que l'on revienne à 19h filmer l'atelier de travail de Tintin, un jeune intervenant bolivien qui vaut le détour. On hésite plusieurs fois : revenir dans les Altos le soir, est-bien raisonnable ? On entend tellement de choses ... On décide finalement de ne se fier qu'à nous même, le Teatro est à 2 pas de l'arrêt du Trufi, on ne risque rien. C'est pour la bonne cause. Et est-ce que ce ne sont pas aussi des rumeurs colportées par des pacéniens qui n'osent pas s'aventurer à El Alto ?
A 19h pétantes, on s'engouffre à l'intérieur du Teatro Trono, Didine bien rangée au fond du sac de Nasta, et on retrouve David au 2ème étage. Il paraît plutôt étonné de nous voir. Tiens, les 2 françaises. Elles sont finalement venues. Il nous présente Luis Alejandro Vasquez, surnommé Tintin, après l'avoir cherché dans les escaliers pendant plusieurs minutes. Le voilà qui arrive, coiffé d'un grand bonnet vert, cheveux noirs attachés en queue de cheval. Il a tout d'un comédien : souriant, à l'aise, dynamique, bavard, un peu clown aussi ... on le suit jusqu'à l'étage supérieur pour le début du cours, les enfants ne sont pas encore là, on les entend chahuter dans les couloirs, on a le temps de discuter avec Tintin un peu plus en profondeur. Il s'exprime avec fougue, place au moins une blague par minute, on rit beaucoup. C'est un charmeur. Il n'est pas seulement acteur, mais aussi sculpteur. Il étudie l'art en bas, à La Paz, car pour toute reconnaissance professionnelle, il lui faut un diplôme. On lui pose des questions sur les autres compagnies théâtrales de LPZ, est-ce que ça leur arrive de travailler ensemble, etc ... Là encore la réponse va toujours dans le même sens, il déplore lui aussi ces clivages, ces jugements dévalorisants sans même connaître vraiment le travail des uns et des autres. Il trouve que les spectacles devraient être gratuits, pour être propriété de tous et non pas réservés à une élite. On l'écoute attentivement.
Vers 19h30, les enfants arrivent enfin pour suivre leur cours.

Ils ne sont que 7 ce soir, et ce sont des messieurs. Turbulents, au début. Comme un groupe de gamins de 10 ans qui commencent un cours. Ils observent notre caméra, nos têtes aussi, on n'a pas l'air bien boliviennes ... Tintin nous présente, ils saluent Didine en gloussant, puis le cours peut démarrer. 1 heure pendant laquelle Tintin leur fera travailler la concentration, les reflexes, l'imagination, par des exercices corporels, des jeux d'impro, etc ... première constatation, les enfants sont à l'ecoute, bien plus que certains adultes ... ils observent attentivement Tintin, le suivent avec intérêt. L'un d'eux paraît plus timide, reste un peu en retrait, observe davantage. Il paraît si sage. Nasta a un vrai coup de coeur. Tintin n'aura a faire le gendarme que 2 ou 3 fois, pas plus. Ils s'appliquent tous à effectuer le travail demandé. Fin de la classe, ils partent comme ils sont venus, en courant. On est ravies. Tintin paraît fier de nous avoir fait partager son expérience. On le quitte dans le froid de la rue de la Cultura, "Nos vemos", dit-il. Ils disent tous ça. Mais c'est pas toujours vrai... Là encore une rencontre importante, qui nous donne le ton sur ce qui se peut se faire socialement grâce au théâtre.
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