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C'est cela qui fait le plus plaisir, je crois. Découvrir que le théâtre peut émerger n'importe où, grâce à la communion de plusieurs esprits, à un moment donné, dans un lieu improbable comme un campamento de Valdivia. Même quand les conditions ne sont pas réunies pour. Même quand les priorités de certains ne sont définitivement pas de faire le clown sur une planche pour apprendre à mieux se connaître. Mais plutôt de lutter chaque jour pour trouver à manger ou empêcher sa barraque d'être inondée par les pluies.
C'est comme ça qu'on pourrait définir la vie de Paula Huerta. C'est ici qu'elle vit (depuis combien de temps exactement?), c'est dans cet univers qu'elle a grandit, c'est chez elle, c'est sa maison. Et nous qui nous plaignons à Paris quand il fait un peu frisquet au lever du lit ... elle, ça lui arrive d'avoir les pieds dans l'eau. Ça remet doucement les pendules à l'heure.
Les campamentos, c'est un peu les "ghettos" de Valdivia. Les maisons semblent avoir été construites à la hâte entre 2 averses à grands renforts de tôles, de briques et de planches de bois. Ils ont surélevé certains endroits pour éviter les inondations mais bien évidemment ce n'est pas le cas de toutes les habitations et la plupart sont dans la boue. Certains habitants se battent pour faire évoluer le quotiden de leur "quartier" en construisant bibliothèques, ateliers de création ... mais ils sont régulièrement délogés par le gouvernement, ce qui ne permet aucune perspective de longévité.
C'est au milieu de tout ça que Marcia Paredes a voulu apporter de l'espoir, à son échelle bien sûr. La 30aine, "communicatrice sociale", enjouée, ambitieuse, pétillante, et on ne peut plus charmante. De quoi rendre jalouse toutes les filles de la planète. Et de quoi faire craquer tous les messieurs que le mariage use un petit peu ces derniers temps ;) ou pas. Petite description accompagnée de fototitas bien sûr : grands yeux verts qui lui mangent littéralement tout le visage. Peau mate mais pas orange, juste à point. Deux petites fossettes sur les joues. Belle rangée de dents blanches. Bref.
(à gauche Paula, à droite Marcia)
On a du mal à décrocher de ce regard malicieux lorsqu'on la rejoint au café Moro, près de la place principale de Valdivia. Elle est avec Paula, une des actrices de la troupe SUYAI et habitante du Campamento Girasoles. Il est 10h du matin, elles boivent le café autour d'une petite table ronde. Elles nous attendent et semblent aussi curieuses que nous de découvrir qui elles vont rencontrer. Nasta et moi débarquons toutes décoiffées en funky jackets (il fait froid et y a du vent) pas franchement réveillées (je sais c'est une honte, 10h c'est tard, mais c'est comme ça, ce matin-là, on n' était pas très alertes). Paula semble regretter l'oreiller elle-aussi. La seule qui frétille de curiosité, c'est Marcia. Elle est impatiente de raconter son projet, de parler du Teatro Social, de ce qu'elles ont entrepris toutes ensemble (que des femmes), de ce que ça a donné jusqu'alors, des perspectives futures, des envies, des angoisses, des obstacles rencontrés. Bref, elle est fraîche comme un gardon, la conversation va bon train (surtout de son côté), tandis que les 2 francesitas que nous sommes se débattent dans la brume matinale pour saisir les nuances chiliennes. On acquiesse régulièrement pour montrer qu'on comprend bien. En réalité, on ne saisit pas tout. Malgré la café.
Fort heureusement, 1h plus tard, un peu plus reveillées qu'à notre arrivée, on choisit de se rendre au campamento Girasoles, pour pouvoir les interviewer dans leur environnement. C'est là qu'est née l'idée de ce théâtre social, avec une troupe composée de femmes, uniquement. C'est là qu'est née la compagnie SUYAI.
On découvre alors ces quartiers périphériques de Valdivia, dont personne ne parle, que tout le monde taît, surtout face aux touristes européennes que nous sommes. N'oublions pas que les chiliens cherchent toujours à présenter la meilleure image de leur pays, quitte à mettre un voile sur des réalités moins attrayantes. On l'aura beaucoup ressenti tout le long de notre périple, notammant à Santiago, où chaque secteur est bien distinct, et où la pauvreté ne se mélange pas avec la classe aisée, tout simplement. On découvre que cela s'applique aussi à Valdivia. Le campamento que nous visitons ressemble à un bidon-ville amélioré, avec des maisons construites de briques et de broques.
C'est sur un passage surélevé, sorte de ponton de bois, que nous commençons le reportage. Marcia répond avec entrain en essayant de n'oublier aucuns détails. Quitte à sauter une question pour se reporter à la précédente. Paula, assise à ses côtés, parle beaucoup plus doucement, chuchotte presque (on tend l'oreille) et choisit ses mots avec précautions. Elle se présente comme "actrice populaire". Elles nous racontent qu'elles prenaient le Once (l'équivalent du Tea anglais en fin d'après-midi) à quelques pas de là lorsque Marcia a proposé de mettre en place un atelier de théâtre social au sein du campamento. Elles éclatent de rire en expliquant que Paula était la première à s'opposer au projet, à dire que ça ne fonctionnerait jamais, qu'avant de faire du théâtre, il fallait d'abord se nourrir. Résultat cette expérience a changé son existence (lire la fiche ici) et lui a donné une autre raison d'être. Elle est à présent l'un des piliers du groupe, et croit en cette troupe plus que tout. "Pourquoi ne pas aller en France présenter notre pièce ?" lance-t-elle en souriant. Leur objectif est de se faire connaître, de grandir, d'évoluer vers quelque chose de toujours plus professionel. Pour gagner en crédibilité, elles ont fait appel à un acteur et à un technicien son et lumière. Conscientes de l'image péjorative véhiculée par la terminologie "théâtre social", elles cherchent justement à présenter une pièce de la meilleure qualité possible.
A la fin de l'interview, elles se serrent dans les bras. Paula a les larmes aux yeux. Nous aussi du coup. On ne peut que leur souhaiter tout le meilleur. Et surtout longue vie à SUYAI.
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