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Les porteniens nous l'auront assez répété, Buenos Aires, c'est LA capitale du théâtre. C'est là que tout se fait. La ville de la démesure. "3 semaines c'est bien trop court pour tout voir les filles (qui a dit qu'on voulait tout voir ...? ), il faut changer votre itinéraire et rallonger de quelques mois". Qu'à cela ne tienne, on a toute la vie. Pourquoi ne pas consacrer un mois sur chaque spectacle qui s'y joue actuellement ? Ça nous laisserait le temps d'approfondir. Le soucis c'est qu'on ne fait pas un documentaire sur le théâtre à Buenos Aires, mais en Amérique Latine. Cela change un peu la perspective. On va donc devoir "choisir", et parmi cette overdose de spectacle, il faut être vigilant. Il y a du très bon, du moins bon comme du franchement mauvais, même sur l'avenue Corrientes. Comme à Paris. On est très vite submergées de flyers, de conseils et d'interdictions.
"Samedi soir, il faut que vous alliez voir ça."
"Dites que vous venez de ma part"
"Le dimanche il y a telle pièce de Veronese, c'est à ne pas manquer"
"Daulte, il faut aller voir Daulte"
"Ah non pas lui !"
"Vous n'avez jamais entendu parler de Tantanian ?!"
"Non, ça c'est autre chose, c'est un autre type de théâtre" (mais justement!!)
Pause !!!
Buenos Aires, on t'adore, tu nous fait tourner le tête, on a envie de t'embrasser toute entière, mais on n'arrive plus à suivre.
Heureusement que César Brie est argentin. César Brie, pour resituer, est d'abord notre artiste préféré (c'est dit) et accessoirement aussi le fondateur du Teatro de los Andes à Sucre en Bolivie. Devant notre désarroi (j'exagère un peu) il nous envoie bien vite quelques contacts pour démarrer. Des anciens amis, des personnes qui ne font plus du tout le même type de théâtre que lui. Mais qui ont le même feu, la même bonté et le même talent. Des gens de qualité, qui ne pourraient pas faire autre chose que ce métier.
Le 1er que nous rencontrons fait du "théâtre communitaire" depuis 20 ans et s'appelle Alfredo Iriarte.
Voir sa fiche ici. Il a une immense moustache qui rebique vers le haut et des cheveux noirs, frisés. Un regard d'un infinie bonté. Et un sourire qui en dit long. Un peu maladroit quand il parle car il voudrait tout dire, tout raconter, mais manque sérieusement de temps. Il passe sa vie, son temps et son argent au sein du Teatro Galpon de Catalinas, qui se trouve dans le quartier de La Boca. La Boca, pour ceux qui ne le sauraient pas, est sans doute le lieu le plus touristique de Buenos Aires, celui que l'on envoie en carte postale.
Et ce qu'il y a de particulier avec La Boca, c'est que passées les quelques maisons colorées du Caminito, on tombe dans des ruelles désertes peu fréquentables, voire franchement dangereuses. C'est par là que se trouve le théâtre, évidemment. Et pour ne pas déroger à la règle, le spectacle que l'on va voir est à 22h30, forcément. Après 5 cafés et quelques claques, les 2 couche-tôt sont prètes à partir. Il faut attraper le 168, qui nous dépose à quelques blocs du théâtre.
Tout ira bien, ce n'est pas comme si on nous avait fortement déconseillé de s'aventurer dans le quartier après 16h... de toutes façons si jamais il faut assommer quelqu'un on a Didine. Et chacune a son petit couteau suisse (même si n'est suisse que l'une des 2). Après 25 bonnes minutes de montagnes russes à bord du 168, on arrive à La Boca. Le bus nous "jette" littéralement à 3 blocs du Galpon de Catalinas, on se recoiffe et on prend l'air détendu et serein de 2 nanas qui connaissent les environs. Il n'y a vraiment pas un chat dans les rues. Mais ô surprise, on voit bientôt une foule de gens un peu plus loin qui se pressent autour de grillades et autres stands, à l'extérieur du théâtre.
On y est.
Ce soir, c'est El Fulgor Argentino qui se joue. Cela fait 11 ans déjà.
Nous rentrons dans la salle, agencée comme une place publique (scène au milieu, gradins autour). Contre toutes attentes, le public est varié : jeun's en pantalon qui colle au corps, couples de personnes agées, jeunes filles chics perchées sur talons hauts, dames d'un certain âge et d'un quartier certain, et enfin ceux que l'on a invité car ils ne pourraient pas s'offrir la place. Le spectacle commence en 1930 avec des personnages en tenue d'époque qui évoquent le contexte politique du moment et font mourrir de rire les spectateurs.
On ne comprend pas toutes les nuances, là encore lorsqu'il s'agit de détails historiques on a du mal à suivre. Les acteurs surgissent de tous les côtés, en haut en bas à droite à gauche, sans nous laisser une minute pour respirer (on apprendra pendant l'interview qu'ils sont une 100aine sur scène), effectuant pirouettes, sauts et autre triple-salto-arrière en toute facilité. Ça chante, ça danse et ça chahute sans discontinuer, et ce dans un mélange de paillettes et de fanfare inimaginable.
Du simple divertissement me direz-vous ? Certainement pas. En plus de nous en mettre plein la vue et plein les oreilles, ça dénonce quelque chose. Tout ce petit monde est là pour nous raconter l'histoire de l'Argentine de 1930 à nos jours, en passant par un saut dans le temps inévitable (2030) pour nous montrer ce que cela pourrait être. Car c'est cela le propos du Groupe Catalinas Sur et de cette pièce en particulier : donner une idée de ce que pourraient être le monde si l'on faisait un peu plus attention à son voisin. C'est utopiste, pourrait-on penser. Mais lorsque l'on voit le public argentin venu des 4 coins de la ville (toujours aussi nombreux depuis 11 ans) s'emouvoir autant devant ce qui lui est conté, on reste bouche bé. En tous cas nous, les 2 françaises de Paris ville lumière d'accord mais ellitiste aussi, ça nous ébranle complètement. Tout se termine en chant et en apothéose, sous un tonnerre d' applaudissements.
On sort de là avec le coeur qui cogne comme un beau diable dans la poitrine.
Ça, c'est le Samedi soir.
Semaine suivante, nous retournons au théâtre pour interviewer Alfredo, comme convenu. Il nous a proposé de passer le mercredi vers 19h. Il serait normallement disponible pour se confier à Didine. Manque de chance, lorsque l'on arrive après nos 25 minutes habituelles de ballotage, Alfredo nous reçoit en speed et doit filer pour on ne sait quel rendez-vous ailleurs mais pas ici. On reprend le 168 dans le sens inverse.
C'est finalement le lendemain matin que l'on pourra donner l'interview. On arrive cette fois-ci au milieu d'un atelier de créations de masques donné par 2 italiens.
Bruits de marteau ambiant. Maté fumant sur les tables de travail. Concentration. Alfredo s'affère comme un enfant sur son masque, enchanté (il crée des pantins et des marionnettes depuis toujours). Chaque élève travaille sur son morceau de bois pour y sculpter une forme de visage. On observe tout cela, fascinées, jusqu'au moment où on décide d'extirper Alfredo de ses copeaux pour lui poser nos sempiternelles questions.
Il nous raconte son incroyable histoire, les larmes aux yeux, assis dans les gradins de son théâtre. Complètement envahi par l'émotion.
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