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Sans doutes la rencontre la plus marquante de tout notre voyage. Celle dont on est sorties presque silencieuses, toutes gonflées de nouvelles couleurs.
Toujours Rosario, ou décidément, contre toutes attentes, il se passent des choses théâtrales du lundi au jeudi ... tout dépend de ce que l'on appelle théâtral évidemment, et de la qualité de spectacle que l'on attend, mais pour nous, une pièce jouée par les filles de la prison de Rosario, c'est un évènement qui en vaut la chandelle ! Et l'unique représentation a lieu justement le mercredi soir, une aubaine puisqu'on quitte Rosario le jeudi matin (il faut savoir qu'en Argentine, tous les spectacles se font à partir du jeudi ... ça complique un peu les choses quand on arrive dans une ville en début de semaine).
Je marque ici une pause pour saluer nos amis Mariano et Nacho (nos jeunes couch host décoiffés de Rosario) qui ne liront probablement jamais ce blog car ils ne connaissent du français que la mot "Sacrébleu !!!", mais tout de même ... toute cette rencontre, c'est finalement grâce à eux. Jeun's, dormeurs et fétards peut-être, mais aussi très à l'écoute. Ils ont bien compris qu'on faisait un documentaire sur le théâtre. Et que du lundi au mercredi, l'activité théâtrale était nulle, précisément. Et que l'on pourrait bien repartir sans aucunes images. Certes, ils ne vont jamais voir de pièces, ils ont bien d'autres chats à fouetter, mais lorsqu'on leur tend un flyer dans la rue qui dit que les filles de la prison jouent au Centre Culturel Lavarden ce mercredi soir, ils sont au taquet. Entendez par là, ils sont réactifs. "Ça pourrait être pas mal pour les filles" (j'imagine que c'est plus ou moins ce qu'ils se sont dit) car lorsque l'on rentre ce soir-là à l'appartement, fourbues d'avoir marché toute la journée sous le cagnard,
et qu'on les retrouve tous assis en rang d'oignons dans le sofa, ils nous tendent directement le morceau de papier, fiers comme tout (c'est à partir de là qu'on s'est vraiment prises d'affection pour eux, et je ne rigole pas). Et nous de regarder, interloquées, ce morceau de papier. Et de les remercier franchement, à notre manière (viennoiseries tous les matins, et aussi en veillant un peu plus tard le soir ...).
Bref. S'en suit l'investigation, car le tout n'est pas d'avoir le flyer en mains, mais de prendre contact avec au moins un membre de l'équipe Mujeres tras las rejas avant de voir le spectacle. Et oui. On retourne donc au Centre Lavarden (notre Q.G. culturel à Rosario, vous l'aurez noté) pour tenter d'attraper quelque chose, un nom, un numéro, une adresse mail ... something. Coup de chance (décidément), les filles de la prison sont dans le hall d'entrée avec toute la clique (gardiens armés jusqu'aux dents, on dirait que c'est Hannibal le Cannibal qu'ils ont sorti de derrière les barreaux) en train de prendre des photos. 2 d'entres elles sont menottés. On ne sait pas vraiment si c'est pour la scéance ou parce qu'elles sont très très très dangereuses. Toujours est-il qu'on pénètre difficilement le cercle qui s'est formé tout autour. "Est-ce qu'on pourrait interviewer les filles pour la pièce, on fait un reporta... " "Non." nous répond aimablement l'une des gardiennes de derrière son visage plus-dur-tu-meurs. "Mais en fait on est 2 franç..." "Non. C'est impossible". Parfait parfait et pourrais-tu expliquer aux 2 naïves que nous sommes pourquoi c'est impossible de poser 3-4 questions à des filles en prison ? "Ce n'est pas légal" Très bien. Heureusement, la metteuse en scène, Maria Soledad Pedrana, passe justement par là. On nous autorise à lui parler, ouf. On lui expose le projet en 2 mots, elle nous écoute tout en surveillant d'un oeil ce qui se passe dans le hall, et accepte qu'on l'interview le lendemain, un peu avant la pièce.
Ce que nous faisons. Hélas 30 minutes avant le spectacle (ce qu'elle nous avait proposé), c'est vraiment ric rac. Qui plus est, petit changement de programme, elle n'est pas toute seule. Avec elle, 2 autres femmes plus agées, qui font parties de la meme association, et qui souhaitent vivement parler du projet devant notre caméra francaise (elles n'ont aucune idée de la taille de Didine, les pauvres. Didine, on t'aime et on te respecte, telle que tu es.) Tout se fait a la hate, le nez rivé sur le montre, tout en haut du Centre Culturel, sur les toits. Chacune est impatiente de parler dans le micro, d'expliquer les motivations, mais là encore, il ne s'agit pas vraiment de répondre aux questions. Nous on essaie de rebondir comme on peut (on est reporter ou on l'est pas), mais bien vite, quelqu'un nous averti qu'elles sont arrivées. Branle-bas de combat, on lache tout, micro, feuilles et dictaphone, et on dévale les escaliers dans le sens inverse pour arriver a temps.
Elles sont déjà sur scène, en pleine scéance maquillage.
On a la permission d'entrer avant tout le monde. A coté de nous, un cadreur professionnel de la télévision avec gros micro et grande, très grande caméra. Nous, Didine on la tient dans la main. Aux 4 coins de la salle, des gardiens en poste, droits comme des "i". Visages fermés. On les regarde, fascinées par tant de sérieux. Apres tout on ne sait pas de quoi les filles sont inculpées. On nous dira tout bas que c'est soit pour vol soit pour traffic de stupéfiants ... mmmh, l'une d'entre elle est là depuis 7 ans. Ca nous parait légèrement démusuré, mais force est de constater qu'on n'y connait pas grand chose en justice argentine.
Mais il semblerait que cela intrigue. 2 petite francaises qui font un reportage sur le théatre. On vient nous saluer, nous poser des questions, le directeur de la prison en personne tient à ce qu'on vienne lui parler. Ce que nous faisons, betement intimidées et pas prètes du tout. Et on nous annonce, o joie, que l'on pourra venir interviewer les filles le lendemain, en prison. On saute sur l'occasion, aux anges. Surtout que notre interview express sur les toits n'a vraiment pas donné grand chose.
Le spectacle commence très en retard, le temps de faire rentrer le public, composé en majorité de curieux et aussi, un peu, de membres de la famille des prisonnières. Mais quelle n'est pas notre surprise lorsqu'on voit débarquer 3 de nos compères couch host ! Ils nous font signe et nous rejoignent dans le public. Extraordinaire. Ils sont venus. Eux qui semblent se ficher éperdument du theatre, sont là, assis à coté de nous et attendent que la piece démarre. "Soñando Venecia", voilà le titre. ("En revant de Venise"). L'histoire d'une aveugle qui aimerait voir Venise avant de mourrir. Et de ses amies (prostituées) qui vont créer un faux voyage, avec faux avion, fausse barque, faux danseur, etc ... pour réaliser le reve de leur amie.
Bien sur, c'est approximatif, un peu maladroit et on doit tendre l'oreille pour entendre ce qui se dit, mais le spectacle de ces 6 jeunes prisonnières sur scène est franchement touchant. Le public rit avec bienveillance lorsqu'elles se trompent ouvertement, lorsque leur camarade souffle à voix haute la phrase suivante, ou lorsque l'une d'entre elle fait coucou a quelqu'un dans le public depuis la scène.
La pièce se termine sous les applaudissements généreux du public, déjà conquis. Les filles saluent, resplendissantes. On a une vague idée de ce qu'elles peuvent ressentir, debout sur scène, devant tous ces gens, venus juste pour elles.
Rv le lendemain matin 9h à la prison de Rosario. Pour cela il faudra prendre le bus ... bon, je vous passe les détails. On nous fait monter assez rapidement, on nous demande nos papiers d'identité bien sur, mais on ne nous fouille pas. L'endroit ne ressemble en rien à une prison. Plus à un internat. Jusqu'à ce qu'on voit les grilles. Ca plante le décor. Les filles sont dans la cour, assise sur les marches, et fument une cigarette au soleil. On nous ouvre les portes, on tremble un peu, elles nous on vu, de loin. Je ne sais pas trop à quoi on s'attendait, mais vraiment pas à cet accueil. Chaleureux. Curieux. Elles nous invitent à nous assoir, là sur le banc. Nous demandent d'où on vient, ce que l'on fait. Si la pièce nous a plu. Si on a compris quelque chose. On répond à l'une, à l'autre, le coeur en hyperactivitée là-dedans. Est-ce qu'on saura poser les bonnes questions ? Est-ce qu'on ne sera pas trop indiscrètes ? Est-ce qu'on saura trouver les mots ? comprendre les leurs ? L'interview commence (voir la fiche ici), chacune se présente devant la caméra, jusqu'ici tout va bien.
Arrivent les autres questions, aïe, elles répondent toutes en meme temps, pour comprendre il faut etre experte du jargon argentin rosarinois. Et ce n'est pas notre cas. On surf sur les réponses, on devine le sens caché de certaines expressions, on reformule nos questions lorsqu'elles ne rencontrent que du silence, et surtout, on accepte de ne pas tout comprendre. L'essentiel, lui, est passé. Le théatre, encore une fois, a apporté chez ces femmes privées de liberté une lueur d'espoir, une envie d'avancer, un désir de vivre qui doit finir par se perdre derrière les barreaux. A les voir parler de cette expérience, pas de doutes, quelque chose a changé. C'est peut etre infime, mais ca vaut de l'or.
On les quitte (vraiment) à contre coeur après les avoir laissées saluer Paris et la France entière devant notre petite caméra. On se sert toutes dans les bras. Très fort.
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