Raul Kreig fait partie de ces comédiens qui attirent une sympathie
immédiate, et allons-y franchement, définitive. Il est de ceux pour qui on a
envie de poursuivre cette investigation avec acharnement. Surement parce qu'il
est en complet accord avec ce qu'il fait et qu'il est honnête vis à vis de son
art. D'ailleurs, pour lui, la raison d'être du théâtre réside en cela (lire sa
fiche comédien ) : la loyauté de l'acteur face à son art.
Et lorsqu'on le voit jouer, évoluer, parler et écouter, on comprend très
bien ce qu'il veut dire. Sa place est sur scène, pas ailleurs.
On le rencontre par le biais de Caroline Cano, comédienne aussi, prof de
théatre et prof de francais sur Santa Fe (Caro, si tu nous lis, on embrasse la
santafésinoise que tu es de tout notre coeur). Il y a 1 an de ca, après avoir
assailli de mails à peu près toutes les alliances francaises des villes
d'Amérique latine, nous parvient la réponse de Silvia Clément,
directrice de celle de Santa Fe. Dans son mail, l'adresse de Carolina, qui
pourrait sûrement nous aiguiller dans nos démarches santafesinoises. Et en
effet, dans les jours qui suivent, réponse fleuve de la fameuse Caro, avec en
prime un descriptif archi précis de ce qui se fait en matière de théâtre à SFe.
Et ainsi commence notre correspondance, qui durera 1 an.
C'est à Rosario qu'on reprend contact avec elle. On a du
retard dans l'itinéraire, et on se demande vraiment s'il faut faire un détour
par Santa Fe. Si ca vaut le coup. Il faut croire que oui. Carolina, fidèle à
elle-même, nous répond du tac au tac qu'il se joue des choses, et cela en nous
dressant une petite liste de ce que nous pourrions voir et filmer. Le tout
concentré en fin de semaine, comme on lui a demandé. Nous voilà donc avec un
"programme" pour chaque jour, pré-établi par notre incroyable Caro.
Lorsqu'on débarque à Santa Fe, donc, il ne nous reste plus
qu'à nous rendre aux endroits recopiés à la hâte dans notre petit carnet. Une
pièce par soir, avec l'autorisation de filmer. Et sûrement, nous a dit Caro,
celle d'interviewer les comédiens. Pour nous c'est plus que du
luxe.
1er jour, rendez-vous au Foro Cultural pour
filmer la répétition de "Una tragedia argentina" de Daniel Dalmaroni
(auteur argentin que nous ne connaissons pas, je précise). Bien évidemment,
comme toujours, on se repère trop vite dans les ruelles de Santa Fe (qui n'est
pas bien grande) et on arrive avec 40 minutes d'avance -on frôle le ridicule,
là- ce qui nous laisse amplement le temps de nous noyer dans un café con leche a
quelques cuadras de là. Avec 2 media lunas (croissants) en prime. Et lorsque
l'on revient, Raul (le fameux) nous repère direct (là encore, je me
demande ce qui nous trahit ... ) et fonce droit sur nous : "Les 2 francaises ?",
nous demande-t-il dans un francais presque impeccable, avec une marge d'erreur
quazi nulle. Nous :"Oui ?" Il se présente aussitôt, Raul Kreig, comédien dans la
troupe, Carolina lui a parlé de notre venue. Les autres sont un peu en retard,
mais c'est comme ca ici, le rv est à 10h, ce qui veut dire 10h30. (et là on se
garde bien de lui parler de notre quart d'heure d'avance) Il nous propose donc
de revenir un peu plus tard, pour ne pas perdre de temps. On sourit en pensant à
l'heure à laquelle on s'est levé pour être prètes. Pas grave. Raul est tellement
enjoué, sympathique et accueillant, qu'on repart faire un bon gros tour de 1h30
dans la ville pour laisser le temps à la répétion de se mettre en route. Ce qui
est largement le cas lorsqu'on ouvre les portes de la salle un peu plus tard,
Didine en main. On arrive à point nommé pour le filage de la pièce. L'occasion
de voir l'intégralité et de filmer les parties que l'on souhaite. Raul est là,
il nous accueille en costume et nous présente directement à toute l'équipe. Un
maté passe déjà de main en main, jusqu'à la notre évidemment.
La pièce démarre. L'espace scénique est minuscule, étriqué.
Avec une immense table au milieu qui mange tout le plateau. Et par dessus, des
dizaines d'objets coupants : couteaux, fourchettes, canifs de toutes sortes ...
Derrière, un gros frigo, un tabouret, et quelques autres meubles histoire de
n'avoir vraiment plus de place pour bouger.
Le tout commence par une petite
phrase banale. Le personnage principal, (interprété par Raul) sorte de figure
du pater familias argentin, demande à son beau frère s'il ne serait pas en train
de regarder les fesses de sa femme (celle-ci se penche très franchement dans le
frigo pour y trouver de quoi grignoter). Et l'autre de répliquer en se peignant
calmement que c'est en effet le cas. Et à partir de là s'en suit toute une série
de réactions en chaine, plus violentes et tragiques les unes que les autres (les
comédiens se donnent des coups de couteau en s'excusant juste après) avec des
révélations toujours un peu plus abracadabrantes.
On se demande comment tout ca
va terminer. C'est bien simple : tous les membres de la famille y passent,
chacun leur tour. Le père, sa femme, ses 2 enfants et son beau-frère. Car on
apprend que la père est en réalité le fils de son épouse, donc le frère de ses
propres enfants. Ce qui complique un peu les choses. On rit du grotesque de la
situation, de ces personnages si impliqués et si sérieux face aux révélations
successives dont ils sont victimes.
Raul nous parlera plus tard, durant l'interview , du danger et
surtout de sa crainte à lui de tomber dans un registre caricatural, de
ne montrer du personnage qu'un stéréotype et non plus un homme sincèrement impliqué
dans ce qu'il vit. Aussi invraisemblable que soit la situation. Ici encore, le
maître mot revient toujours, l'honnêteté. Pour nous les petites francaises, cet
homme-là est parfaitement sincère. Ses réponses sont attachantes. Il nous
surprend sur certaines, nous amuse sur d'autres. Il a étudié au conservatoire de
Paris pendant 1 an, ce qui nous amène à parler des différences de méthode de
travail : en France tout part du texte, en Argentine tout part du corps. Et ca
se voit sur scène (incroyable virtuosité des comédiens argentins, mais petit
massacre du texte aussi, parfois). On a du boulot !
On le renvoit le lendemain pour une autre répétition, celle de "Stefano", dans laquelle il interprète le rôle principal, et y développe un tout autre registre : celui du grotesque argentin. L'occasion de lui redire au revoir, une 2nde fois. Parce que quitter des personnes comme ca, c'est toujours un peu difficile.
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